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The second life of mammoth Khroma
August 26th, 2010magazine, Media, pressRégis 0 Comments

A découvrir dans le numéro d’Août 2010 du magazine Sciences et Avenir, un article de Rachel Mulot sur le bébé Khroma.

C’est un bébé qui s’est fait longtemps désirer. Attendu début juin en France, Khroma, le petit mammouth découvert dans le sol gelé de Sibérie en 2009, n’est arrivé qu’à la mi-juillet dans son caisson de cryogénisation. Sitôt débarqué, l’animal, vieux de plus de 50 000 ans, a été dirigé vers le laboratoire Arc-Nucleart de Grenoble, où il a été traité avec les mêmes égards que la momie de Ramsès II en 1997… c’est-à-dire bombardé aux rayons gamma. Des tests microbiologiques, réalisés en Russie, ont en effet montré que le jeune animal – piégé plusieurs milliers d’années dans le pergélisol – était porteur de germes anciens mais potentiellement mortels, notamment du bacille du charbon. Ce n’est qu’une fois nettoyé de tout contaminant que Khroma, clou de l’exposition Mammouths & Cie au Puyen-Velay (Haute-Loire), a pu être montré au public.
« C’est la première carcasse fraîche de mammouth à venir en France », expliquent Frédéric Lacombat, du musée Crozatier du Puy, et Bernard Buigues, célèbre chasseur français de mammouths qui, soutenu par le paléontologue Yves Coppens, a lancé le programme scientifique Mammuthus en 1997. C’est lui qui est à l’origine de la découverte, en Sibérie, des spécimens de mammouths congelés les mieux conservés : Jarkov (1997), Yukagir (2003) ou encore le bébé Lyuba (2007). Tous deux ont négocié avec les autorités russes le transfert de Khroma jusqu’en Auvergne.
Pourquoi en Haute-Loire ? Parce qu’entre -2 millions d’années et -40 000 ans environ, la région était peuplée de mammouths méridionaux, de mammouths laineux et de mammouths des steppes (voir la carte p. 68). Le crâne d’un spécimen de cette espèce a d’ailleurs été découvert il y a deux ans à Nolhac (lire Sciences et Avenir n° 740, octobre 2008). Réputé pour ses collections de proboscidiens (du grec proboskis, trompe), le musée Crozatier accueille également jusqu’au 4 septembre la 5e Conférence internationale sur le mammouth et ses apparentés. A la suite de Khroma, 150 spécialistes ont ainsi convergé vers Le Puy et eu tout loisir d’observer l’animal. C’est le célèbre Dan Fischer, spécialiste de biologie évolutive à l’université du Michigan (Etats-Unis), qui devrait mener l’autopsie de Khroma aux côtés notamment de Petr Lazarev, du musée de Yakoutsk (Russie), et de Régis Debruyne, spécialiste de l’ADN ancien au Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Les examens seront effectués en soirée dans une salle spécialement aménagée à l’hôpital du Puy-en-Velay.
Que peut-on apprendre du petit revenant du pléistocène ? Son âge tout d’abord, qui sera précisé par l’examen de ses dents. Son sexe, qui n’a pu encore être déterminé, son arrière-train masquant ses organes génitaux. La raison de sa mort, le bon état de conservation suggérant un ensevelissement rapide, comme si l’animal avait été emporté par un flot de boue. Khroma passera en outre un scanner qui permettra de dessiner le contour de ses organes internes, et subira une multitude de prélèvements : pollens, poils, peau, tissus, muscles, contenu des intestins et de l’estomac. Les tout premiers examens ont déjà révélé la présence de lait caillé dans son tube digestif. « Ce dernier sera analysé pour déterminer sa composition en protéines et en graisses, explique Régis Debruyne. Grâce à lui, nous pourrons retrouver l’ADN de la mère. Et s’il y en a plusieurs sortes, cela voudra dire que les petits mammouths pouvaient avoir plusieurs «mères nourricières», comme les éléphants. »
Les spécialistes ne doutent pas de trouver de l’ADN. Mais leurs avis divergent sur la qualité du matériel prélevé. Pour les uns, l’ADN récupéré dans les os, plus long que celui des poils, autorise plus facilement la reconstitution d’un génome. Pour les autres, celui des poils et des ongles, plus fragmenté, serait mieux conservé dans son étui de kératine que l’ADN des os, poreux. Des échantillons de ce type prélevés sur d’autres fossiles par le passé se sont montrés très bavards. A partir de poils, Webb Schuster et Stephen Miller, de l’université d’Etat de Pennsylvanie (Etats-Unis), ont pu reconstituer 70 % du génome du mammouth laineux en 2008… Ils ont réussi à en tirer de l’ADN nucléaire, beaucoup plus riche en informations que l’ADN mitochondrial. Les morceaux de pelage utilisés provenaient de deux femelles, l’une âgée de 20 000 ans, l’autre de 60 000 ans. 3,3 milliards de paires de bases ont été déchiffrées, sur un total qui devrait en comporter plus de 4 milliards. Selon les molécularistes, les ancêtres des mammouths et ceux des éléphants auraient divergé il y a 6 millions d’années, à peu près au même moment que les ancêtres des singes africains et ceux des préhumains. Toutefois, les mammouths sont plus proches des éléphants actuels que les humains ne le sont des chimpanzés. L’évolution aurait donc été plus lente, et la diversification génétique plus faible chez les pachydermes.
L’ADN fossile provenant des os d’un mammouth laineux vieux de 43 000 ans a également permis à une équipe internationale conduite par des chercheurs d’Adélaïde (Australie) et du Manitoba (Canada) de recréer en mai dernier son hémoglobine. Et de comprendre comment l’animal, originaire d’Afrique, s’était adapté au froid de l’Arctique. Les chercheurs ont isolé les gènes permettant de fabriquer l’hémoglobine et les ont insérés dans une bactérie pour qu’elle produise la protéine. Une méthode utilisée pour obtenir de l’insuline humaine. Puis l’hémoglobine de mammouth a été comparée à celle des éléphants. Verdict : le sang « antigel » des mammouths parvenait à transporter l’oxygène même à basse température.
Peut-on pour autant espérer ressusciter ces animaux disparus à partir de ce matériel ? Beaucoup de chercheurs jouent avec l’idée. Mais les obstacles sont multiples (voir le schéma page 70). « Reconstituer des chromosomes est une approche difficile, futuriste et très aléatoire, commente le biologiste Michel Crépin, de l’Inserm. Nous en sommes seulement à la synthèse d’un petit chromosome bactérien par l’équipe américaine de Craig Venter (lire S. et A. n° 761, juillet 2010). La complexité du génome de mammouth est au moins dix mille fois supérieure ! » Le biologiste Jacques Testart, de l’Inserm, est plus sévère : « La mystification constante, c’est de prétendre que ADN = vie = identité. En tricotant tous les brins d’ADN – et à condition d’y parvenir -, on obtiendrait un génome de mammouth, c’est tout ! Or qu’en faire si on ne dispose pas de la cellule réceptrice (l’ovule) et de la matrice ad hoc ? Sauf à espérer ne créer qu’une chimère… » Retour à Khroma. Si les chercheurs ne doutent pas de dénicher de l’ADN, il leur sera impossible, en revanche, de trouver le Graal : des cellules fraîches qui permettraient de cloner l’animal. A Grenoble, le bébé a reçu une dose de 20 000 grays… soit environ 5 000 fois la dose mortelle pour l’homme. Ce type de traitement rend illusoire la possibilité de trouver une cellule ayant conservé une activité biologique. Qu’importe, Bernard Buigues est confiant : le pergélisol est généreux. Qui sait si, demain, il ne livrera pas un mammouth mieux conservé ? L’espoir est d’autant plus vif qu’en 2008, une souris a pu être clonée après avoir passé seize ans au congélateur, où elle avait été placée sans précautions particulières. Les noyaux de ses neurones ont permis à des chercheurs japonais d’obtenir des embryons clonés. Mais le pergélisol est un piètre congélateur, qui fond et regèle chaque année.
Grand rival de Bernard Buigues, Kazufumi Goto, professeur de physiologie animale à l’université de Kagoshima (Japon), rêve de son côté de féconder in vitro un ovule d’éléphante avec du sperme congelé de mammouth. Il est en effet parvenu à féconder des ovules de vache avec des spermatozoïdes de taureau mort et immédiatement congelé, et a obtenu des veaux bien vivants. Toutefois, il semble exclu de trouver du sperme fertile… Anthropologue et sociologue des sciences à l’université d’Orléans, Benoît Grison est un observateur très fin de ces tribulations scientifiques, et il suit attentivement le programme Mammuthus. « Ce programme nourrit les fantasmes les plus divers, cristallisant des débats multiples. » Plutôt qu’une volonté démiurgique, il y voit un émerveillement qui renvoie aux fascinations enfantines. « Au-delà du potentiel commercial, il y a la frustration de ne pas connaître ces mondes disparus. Et donc, l’envie de les recréer. » Selon lui, « les chercheurs espèrent secrètement que les obstacles techniques seront un jour levés. On ne rêve plus de trouver un animal entier et de le réveiller tel un Hibernatus : on se contenterait d’une cellule ! »

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